Entretiens

Saint Vincent Ferrier – 600e anniversaire de sa mort

Saint Vincent Ferrier, par le R.P. Pierre-Henri Fages, o.p. (Éditions de Chiré)
Entretien avec M. l’abbé Bertrand Labouche

Lecture et Tradition : Monsieur l’abbé, vous avez accordé une préface à cette réédition [1] en ce 600e anniversaire de la naissance au ciel de saint Vincent Ferrier. D’où vient que, sinon en Bretagne et en Espagne, saint Vincent soit quelque peu tombé dans l’oubli, aux yeux du grand public ?

Abbé Bertrand Labouche : En général les vies des saints ne sont plus, hélas, aussi prisées qu’autrefois, c’est le moins qu’on puisse dire. Beaucoup de lettrés ne regardaient pas comme perdus le moment qu’ils passaient à les lire. Ces biographies étaient aussi chères aux familles chrétiennes dont chaque membre y puisait lumière et force pour l’accomplissement de ses devoirs. On préfère aujourd’hui la fascination de la bagatelle. Saint Vincent Ferrier est particulièrement ignoré n’étant pas de plus un « saint de paroisse » ; il est vrai aussi, comme le remarque le R.P. Gorce, que « de savants spécialistes soupçonnent à peine son existence : les meilleurs ouvrages sur le schisme d’Occident, tels ceux de Noël Valois et de Salembier, ne tiennent guère compte du grand rôle historique de Vincent ».

L. et T. : Vous terminez votre préface par ces mots : « Saint Vincent Ferrier : un saint pour notre temps ! » Pouvez-vous nous en dire plus ? En quoi saint Vincent est-il tout particulièrement un « saint pour notre temps » ?

Abbé B. L. : Les périls qui menacent de nos jours l’Église et la société ne sont pas sans rappeler les maux combattus par notre saint, en particulier une situation de grande crise dans l’Église. D’autre part, les multiples conversions de juifs et de musulmans qu’il a obtenues nous rappellent, en ces temps d’œcuménisme stérile, que le salut de leurs âmes est la grâce à rechercher avant tout. Enfin, la crainte révérencielle de Dieu, qui n’exclut pas la crainte filiale, ayant pratiquement disparu dans notre société, il est très opportun de faire entendre à nouveau au clergé et aux fidèles le Timete Deum, « Craignez Dieu », de l’Ange du Jugement. De nos jours, une fausse notion de la miséricorde sert de prétexte pour offenser Dieu. Il faut redonner aux âmes une vraie notion de la justice divine et de la gravité du péché pour les aider à servir le Bon Dieu avec amour, sans abuser de sa Miséricorde.

L. et T. : Saint Vincent est l’un des thaumaturges les plus prolifiques de l’histoire. Combien de miracles lui a-t-on attribué ?

Abbé B. L. : La cour romaine, dont on connaît la sévérité en matière de jugement, a authentifié 873 miracles pendant ses pérégrinations, lesquels sont sélectionnés parmi les plus éclatants, mais les commissaires pontificaux estimant le nombre des témoignages plus que suffisant mirent fin aux enquêtes. Des auteurs sérieux attribuent 3000 miracles à saint Vincent. Le R.P. Fages a décompté au moins 28 résurrections de morts en présence de peuple opérés par la prière de Saint Vincent Ferrier. Et il faut ajouter les très nombreux miracles obtenus par son intercession après sa mort !

Mais qui pense aujourd’hui à prier saint Vincent Ferrier pour obtenir, sinon des miracles, au moins de grandes grâces ?

L. et T. : Notre saint a été impliqué dans les grandes querelles de son temps. Il a écrit un Traité du schisme pour défendre les droits de Clément VII, puis il a étroitement collaboré avec Benoît XIII. Or ces deux pontifes ont été depuis lors communément regardés comme des antipapes. Comment expliquer que saint Vincent, âme privilégiée et thaumaturge, ait pu apparemment faire fausse route ?

Abbé B. L. : La sainteté n’est pas l’infaillibilité ! De plus il n’était pas évident de voir aussi clair en ces temps si troublés qu’avec des siècles de recul, d’autant plus que saint Vincent était l’ami et le confesseur de Pierre de Lune, le futur Benoît XIII, reconnu par la France et l’Espagne. Il l’incitera néanmoins, et avec d’autant plus de mérite, à renoncer à la tiare. Il aurait préféré que les deux pontifes protagonistes, celui de Rome et celui d’Avignon, se désistent volontairement afin que l’unité de la Chrétienté fût restaurée. En 1408, Vincent était justement à Gênes pour consoler les malades alors qu’une rencontre entre Grégoire XII et Benoît XIII avait été arrangée en cette ville dans l’espoir de mettre fin au schisme. Une nouvelle fois, Vincent insista auprès de Benoît XIII pour qu’il renonce à la tiare, mais en vain. En 1414, un concile se réunit à Constance pour mettre fin au schisme. Comme ledit Benoît XIII refusait toujours de se désister, Vincent Ferrier condamna alors ouvertement et avec force son entêtement.

L. et T. : Saint Vincent Ferrier a joué un rôle majeur lors de l’assemblée de Perpignan (1416), qui a vu l’Aragon et la Castille se soustraire à l’obédience de Benoît XIII. Cet événement a permis la résorption du grand schisme d’Occident, avec l’élection indubitable de Martin V (1417). Comment saint Vincent est-il devenu le maître d’œuvre de l’unité recouvrée ?

Abbé B. L. : Comme l’explique très bien le R.P. Fages, Saint Vincent fut l’âme de l’assemblée de Perpignan, convoquée par le roi Ferdinand. Composée de nombreux princes et prélats, elle avait pour but d’examiner en profondeur la question romaine et d’amener Benoît XIII à démissionner. La confusion était devenue à son comble du fait de l’élection par le concile de Pise, d’un troisième « pape », Alexandre V. À Rome régnait Grégoire XII qui convoqua le concile de Constance d’où sortira l’extinction du schisme. Cela supposait la démission des trois pontifes, ce que fit Grégoire XII pour faciliter les choses. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, de gré ou de force, en fit autant. Restait Benoît XIII. L’immense autorité morale dont jouissait saint Vincent auprès des autorités civiles et ecclésiastiques constituera un élément déterminant dans la résolution du schisme. Son discours enflammé de trois heures, débutant par ces mots « ossements desséchés, écoutez la voix de Dieu » s’adressait spécialement à Pierre de Lune, lequel s’entêta, mais plus personne ne le suivit. Sur l’avis formel de saint Vincent Ferrier, l’assemblée conclut à la soustraction d’obédience de Benoît XIII, seul obstacle à l’union de la chrétienté, afin qu’un pape universellement reconnu prenne en main les rênes de l’Église. Le concile de Constance se tiendra dans cette droite ligne et aboutira à l’élection de Martin V. Le schisme était fini.

L. et T. : Saint Vincent Ferrier fut également l’artisan de l’avènement de Ferdinand de Castille sur le trône d’Aragon (1412). Pourquoi saint Vincent intervint-il dans la querelle dynastique aragonaise, et pourquoi embrassa-t-il le parti de l’infant Ferdinand ? Cette intervention du saint dans les affaires du siècle nous enseigne-t-elle quelque chose ?

Abbé B. L. : Comme le mentionnent les Annales de la Couronne d’Aragon en 1411, « on ne désirait rien tant que la présence du Bienheureux dans un Conseil qui allait disposer d’une Couronne ; on le regardait comme l’homme le plus capable d’accorder tant et de si divers intérêts ». Chacun pensait qu’il ne pouvait rien sortir que de juste, d’équitable d’utile à tout le monde, d’une assemblée à laquelle assistait Saint Vincent.

De plus, l’affaire était délicate. Plusieurs prétendants s’affrontaient. « On éloigna d’abord, malgré toutes les intrigues de Benoît XIII, le Comte de Lune, premier fils naturel de D. Martin, roi de Sicile. Les juges ne voulurent pas ternir l’ancien lustre des rois d’Aragon, en leur donnant pour successeur un prince dont la naissance avait quelque chose de honteux. Les deux seuls prétendants qui eussent des droits sérieux et presque égaux, étaient le comte d’Urgel et Don Ferdinand de Castille. On reconnut que ce dernier était le plus proche héritier de la couronne ». Quand les juges en vinrent au vote, ils voulurent, en témoignage de respect, que saint Vincent votât le premier. Il désigna Don Ferdinand et fut suivi par l’immense majorité des arbitres, issus de chaque province. Ils adhérèrent en ces mots à la déclaration de saint Vincent Ferrier : « En tout et pour tout, nous voulons nous conformer au vote de maître Vincent [2] ».

Pour répondre à votre troisième question, voici quelques extraits du discours que fit saint Vincent avant de proclamer publiquement l’avènement de Don Ferdinand sur le trône d’Aragon :

Il s’agit aujourd’hui de l’élection d’un roi. Quel plus noble, quel plus intéressant sujet d’entretien que la majesté et la sainteté du pouvoir souverain ? (…). Un roi doit rassembler en sa personne les vertus les plus héroïques, et ne doit point se proposer un modèle moins parfait que la bonté divine. (…) Il faut que la vertu le distingue encore plus de ses sujets que l’éminence de son rang et l’éclat de sa couronne. (…) Un prince doit aussi penser qu’il n’est pas né pour ménager ses intérêts particuliers, pour satisfaire ses inclinations, pour se livrer à ses passions. Il ne doit avoir en vue que l’utilité publique ; il ne doit veiller nuit et jour qu’au bien de son État et au bonheur de ses sujets. (…) Et de quoi servirait l’autorité de celui qui doit vous commander, si ceux qui doivent être ses sujets refusaient de lui obéir et de se soumettre ? renoncez donc aujourd’hui à toute affection particulière ; oubliez, sacrifiez toutes les considérations humaines (…) N’ayez en vue que Dieu et le bien commun dans la soumission que vous lui rendrez.

Cette magnifique intervention d’un saint dans les affaires du siècle est l’écho de l’exhortation de saint Paul : « INSTAURER TOUTES CHOSES DANS LE CHRIST [3] ». Saint Vincent prêche ce que doit prêcher l’Église, y compris aux gouvernants, pour contribuer efficacement à édifier la chrétienté.

L. et T. : Pendant vingt ans, notre saint a sillonné la péninsule ibérique et une partie de l’Europe pour y ranimer la foi et la charité du plus grand nombre. En Espagne, ses missions provoquèrent parfois de véritables vagues de conversions de juifs à la foi chrétienne (plus de 200 000, si l’on en croit le témoignage d’un rabbin de l’époque). Le prédicateur est l’auteur d’un traité « contre l’incrédulité des juifs » (traduit récemment en français pour la première fois[4]). Pouvez-vous nous exposer les circonstances de sa composition et son plan général ? Et peut-on penser qu’il fut utilisé par d’autres missionnaires ?

Abbé B. L. : Ce fut à l’occasion d’un tournoi doctrinal entre juifs et chrétiens proposé par le rabbin Josué Halorqui, talmudiste fameux converti de saint Vincent Ferrier. Il se faisait fort de convaincre d’erreur ses anciens coreligionnaires non seulement par la Bible, mais encore par le Talmud. Naturellement Vincent Ferrier y prit part. Il en sortit ce Traité. On n’a rien fait de mieux depuis. Quatorze rabbins abjurèrent alors ; leur exemple entraîna la foule, et s’étendit à toutes les villes voisines. Ce travail est une petite merveille d’apologétique, animée d’une ardente charité. « Aucune haine, aucun mépris, aucune amertume, Vincent aime véritablement les juifs auxquels il s’adresse. Il veut sauver leurs âmes. Il appelle avec tendresse. Plus qu’un traité contre les juifs, c’est un traité pour les juifs qu’il a rédigé [5] ».

La pierre d’achoppement du judaïsme est la reconnaissance de Jésus-Christ comme le vrai Messie. C’est donc le thème essentiel de l’ouvrage, divisé en cinq parties : I- Un Messie pour les seuls juifs ? II- Libération temporelle ou spirituelle ? III- Ce Messie est-il venu ? C’est la partie principale de l’ouvrage. IV- Qui est donc ce Messie ? V- Le Messie n’est-il simplement qu’un homme ? Puis, s’ajoutent les solutions à quelques difficultés particulières sur le Mystère de la Sainte Trinité, la Sainte Eucharistie, le sabbat et les fêtes juives, et les saintes images.

L. et T. : N’est-il pas frappant de constater que les régions visitées par le saint, durant ses vingt années de prédication itinérante, sont précisément celles qui, plus d’un siècle plus tard, ont résisté au protestantisme ?

Abbé B. L. : Les fruits de la prédication des Apôtres et des grands saints, comme saint Vincent Ferrier, ne se limitèrent pas à leurs contemporains. Leur apostolat opéra une transformation profonde dans les âmes et la société qu’ils évangélisèrent. En effet, ils continuèrent le ministère de Notre Seigneur Jésus-Christ qui est le même « hier, aujourd’hui et demain [6] ». À nous de recueillir leur enseignement et leur exemple pour le maintenir et le transmettre aux générations futures. C’est ainsi que saint Vincent promis aux bretons sa protection « s’ils étaient fidèles à son enseignement ». (lire la suite dans notre numéro…).

[1] – Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée d’un index des noms cités de l’édition du cinquième centenaire (1919) de la mort du saint.

 

[2] – Abbé Bayle, Vie de Saint Vincent Ferrier (Ambroise Bray, libraire-éditeur, 1855).

 

[3] – Eph. 1, 10.

 

[4] – Paru sous le titre : Traité pour désaveugler les juifs. Traduit du latin par Yves Brinquin. Éditions du Sel, 2017.

 

[5] – En quatrième de couverture de l’édition mentionnée ci-dessus.

 

[6] – Heb. 13, 8.

 

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