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Jean de Fontfraîche, la série d’Hélène Coudrier : le vrai « roman du peuple »

Jean de Fontfraîche, la série d’Hélène Coudrier : le vrai « roman du peuple »

Les éditions Elor, reprises par DPF en 2017, présentent désormais à leur catalogue chacun des huit romans qui constituent la série « Jean de Fontfraîche », signée Hélène Coudrier.

Hélène Coudrier est le nom de plume de Georgette Mollon, épouse Morfin. Née le 1er  février 1919 [1] dans une famille d’universitaires, et séjournant longuement aux États-Unis, dans le New Hampshire, en raison de la carrière de son père, elle entreprend à son tour des études. Diplômée en sciences, elle se consacre également à l’histoire, à l’archéologie, à la généalogie et à l’ethnologie. Elle travaille au Musée de l’Homme, à Paris, où elle participe au classement des collections. En 1943, elle épouse Henri Morfin. Ils auront six enfants.

En 1967, elle publie aux Presses de la Cité un roman destiné à la jeunesse et intitulé À Peyreloube, un été… S’ensuivront d’autres romans pour la jeunesse, signés Hélène Coudrier, et édités dans la fameuse collection « Rouge et Or » [2], plus exactement, dans la collection « Rouge et Or – Dauphine ». Et il s’agit là de romans historiques destinés aux jeunes lecteurs. La plupart d’entre eux, de 1971 à 1977, à l’exception de Galla et les amphores de Salerne (1972), vont constituer la série « Jean de Fontfraîche », d’abord illustrés par René Péron, puis par Jacques Pecnard. En 2003, les éditions Elor entreprennent très heureusement la réédition de la série, avec l’illustrateur Daniel Lordey au pinceau. En cet été 2019, la série est désormais entièrement disponible, grâce à la réédition successive des volumes V, VI, VII et VIII. Le volume V avait été réédité par Elor en 2009, mais il était récemment devenu épuisé. Les volumes VI, VII et VIII n’avaient pas été réédités depuis les années 1970.

Ainsi que l’écrit Cécile Boulaire, « il n’est pas certain qu’Hélène Coudrier ait eu dès son premier roman le projet de la série dans son ensemble. Ou plus exactement : il n’est pas certain que les responsables de la collection aient jugé prudent d’annoncer une série avant de voir si le premier volume rencontrait des lecteurs » [3]. C’est seulement lors de la publication du troisième volume qu’apparaît l’appellation « n° 3 de la série Jean de Fontfraîche ». Avec Cécile Boulaire, il faut d’ailleurs souligner que chaque opus de la série est « parfaitement autonome » et peut donc se lire indépendamment, sans que le lecteur en pâtisse dans la compréhension du récit.

Et pourtant il s’agit bien d’une série, dont chaque récit, à travers le rattachement à une lignée, s’inscrit dans une perspective plus vaste, ainsi que l’avant-propos en donne déjà l’idée, dès le deuxième volume. L’action se déroule en Gaule, au temps de la présence romaine, plus exactement dans un village du sud-est du Massif central [4], village qui avec le temps héritera du nom de Fontfraîche, en raison de l’antique fontaine fraîche qui remonte précisément aux temps gaulois. Le jeune héros du roman est un garçon de onze ans, et il en va de même dans chacun des huit romans de la série, chacun de ces enfants étant l’un des chaînons d’une même lignée, les Vital, à travers l’histoire, depuis ces temps reculés jusqu’au règne de François Ier.

Cécile Boulaire établit ici un parallèle avec une œuvre d’Eugène Sue : Les Mystères du peuple, « dont le dernier volume paraît en 1857, [et qui] est sous-titré “ l’histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges ” » [5]. Eugène Sue (1804-1857), républicain, socialiste et anticatholique, entend dresser, depuis le temps des Gaulois jusqu’à la révolution de 1848, dont Sue fut l’un des acteurs malheureux, la fresque d’une lignée de prolétaires sempiternellement exploités par les possédants et les puissants, auxquels viennent s’ajouter une Église et un clergé affublés de toutes les tares. Le mot d’ordre de ce long roman populaire est très clair : c’est un appel à l’insurrection et au renversement des valeurs. « L’auteur des Mystères du peuple n’a entrepris cet ouvrage et ne l’a continué que dans un but évident de démoralisation. » On ne peut que souscrire à ce jugement porté par le procureur impérial Ernest Pinard, lorsque la chambre correctionnelle de la Cour de Paris procéda à l’examen et à la condamnation de l’œuvre (le 25 septembre 1857) [6].

Mais si l’on peut dresser un parallèle entre la démarche d’Hélène Coudrier et celle d’Eugène Sue, l’inspiration en est tout autre. L’œuvre d’Hélène Coudrier est tout le contraire d’une entreprise de démoralisation. En chacune des aventures de ces huit garçons de onze ans, jalons d’une même lignée, c’est bien là aussi l’histoire d’un peuple qui se dessine. C’est l’histoire d’une lignée d’humbles et fiers cultivateurs et artisans, hommes du peuple donc, ni exploitants, ni exploités, sinon par quelque mauvais seigneur dérogeant aux lois des hommes et de Dieu, et se révélant un usurpateur dûment supplanté par le légitime sire de Fontfraîche rentrant dans ses droits, et faisant pour tous respecter l’ordre et la justice [7]. Le peuple d’Hélène Coudrier n’est pas un peuple opprimé ou appelé à subvertir l’ordre traditionnel. C’est un peuple travailleur, profondément chrétien, et viscéralement attaché à ses traditions, jusques et y compris, s’il le faut, contre les gens du château, lorsque ces derniers, à l’orée de la Renaissance et par effet de mode, s’entêtent à dresser une statue d’Apollon sur la place du village [8].

Bref il s’agit là, en ce coin de la Gaule puis du royaume, de la fresque du peuple de France, et non de la chimère de peuple d’un Sue ou d’un Eugène Le Roy, passant outre la réalité : le peuple fut toujours, et plus encore sur la longue durée, ainsi que les récents développements de l’Histoire en administrent la preuve définitive, la première et la plus sûre victime des révolutions – la « grande » (ou prétendue telle) et ses épigones – qui n’ont abouti qu’à déposséder ce même peuple de ses traditions, de sa foi, de son travail, et maintenant de son territoire même, et finalement de toute forme d’espoir ici-bas. On se surprend d’ailleurs à se demander quelle a, ou plutôt quelle aurait, bien pu être l’histoire des Vital et de Fontfraîche tout au long des décennies qui courent depuis 1789…

Ce pourquoi la revue Le Sel de la terre a pu qualifier la série Jean de Fontfraîche de

« vivante, instructive, bien documentée et franchement chrétienne : les héros ne deviennent chrétiens qu’au cours du troisième volume [9], lorsque le champion de course Vitalis reçoit le baptême, avec le nouveau nom de Johannes. Une discrète interrogation religieuse court pourtant à travers tout ce premier volume : faut-il représenter les dieux à la façon des Grecs ? Le héros a eu l’occasion de rencontrer un juif (“ qui parlait à son dieu dans son cœur, sans image ”) et préfère finalement se débarrasser de l’image d’Héraclès qu’il avait ramassée. Ces dieux grecs, soumis au mariage et aux scènes de ménage, ne paraissent pas assez sérieux. » [10]

Autre aspect de l’œuvre d’Hélène Coudrier que Cécile Boulaire s’attache à souligner dans son ouvrage Le Moyen Âge dans la littérature pour enfants [11] : Jean de Fontfraîche se rattacherait à l’historiographie des années 1960-70, autrement dit à ce qu’on a appelé la Nouvelle Histoire.

« Les quatre romans moyenâgeux de la série sont fortement imprégnés de la Nouvelle Histoire. Ils témoignent abondamment du quotidien de ces modestes paysans, de leurs pratiques et de leurs croyances, et du rôle qu’en définitive ils tiennent dans l’évolution de la société. Dans le même temps, la série insiste, à la différence des autres récits, sur la permanence, au lieu d’isoler l’évènement contingent. On est proche ici de la conception du “ long Moyen Âge ” prônée par Jacques Le Goff. » [12]

On se méprendrait sans doute si l’on voulait en conclure qu’Hélène Coudrier sacrifie ici tout bonnement aux modes intellectuelles de son temps. N’oublions pas quelles furent sa formation et sa tâche au Musée de l’Homme. Ainsi que l’a écrit Anita Rivière, dans sa notice nécrologique consacrée à notre auteur,

« l’œuvre de Madame Morfin, tout imprégnée de foi chrétienne, témoigne d’un souci de vérité qui ne refuse rien à la science humaine lorsque celle-ci s’accepte “ découvreuse ” de réalités dont elle reconnaît l’existence, mais qu’elle n’a pas imaginées, fabriquées, encore moins créées… » [13].

C’est sans doute ce pourquoi Hélène Coudrier « ne refuse rien » à la part de vérité de la démarche d’ « histoire totale » propre à la Nouvelle Histoire.

C’est l’historienne et l’ethnographe qui s’expriment à travers ses romans, dans une démarche destinée tout-à-la-fois à intéresser le jeune lecteur – qui s’identifie avec le jeune héros de son âge, l’âge où l’on devient responsable et où l’on doit assumer des choix, commencer à construire sa vie – à l’initier à l’histoire et à lui faire comprendre qu’à l’image du héros du roman qu’il tient entre ses mains, il commence, lui aussi, à construire sa vie, et s’inscrit nécessairement dans une continuité, dans l’histoire d’un peuple dont il est lui aussi membre et acteur. En ce sens en effet, elle rejoint la Nouvelle Histoire : l’histoire est écrite non seulement par les grands de ce monde, par les conducteurs de peuple, mais par tous les membres de la communauté, et donc hier par tous les Vital de Fontfraîche et d’ailleurs, et donc demain par les lecteurs de Jean de Fontfraîche.

On comprend ici tout l’intérêt qu’il y a à mettre entre les mains des jeunes lecteurs (et parfois aussi des moins jeunes) les livres de la série Jean de Fontfraîche, enfin disponible dans son intégralité. Il en va de la transmission de notre histoire et de la continuité même de notre peuple, en ces temps décidément mauvais où ce même peuple se trouve presque complètement dépossédé de son patrimoine matériel et immatériel et par conséquent de son destin. Nos enfants sont appelés à prendre en main leur vie, celle de leur lignée, celle de leur patrie. L’urgence est de transmettre. (lire la suite dans notre numéro…)

Hermine et Vincent CHABROL

[1] – NDLR : Décédée à Fabrègues le 10 décembre 2010, elle fut l’une de nos correspondantes les plus régulières.

[2] – Collection jeunesse des éditions G.P. (pour Générale de publicité) rachetées par les Presses de la Cité en 1961.

[3] – Cécile Boulaire, « Jean de Fontfraîche et le roman historique Rouge et Or », La Bibliothèque Rouge et Or, Centre de recherches littéraires imaginaire et didactique, Université d’Artois, février 2006, Arras, France, pages 165-176, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01162805/document, page 7.

[4] – Étonnement, Cécile Boulaire situe Fontfraîche près de Vienne, dans l’actuel département de l’Isère, alors que les différents volumes de la collection permettent d’identifier bien plutôt l’Ardèche (ancien Vivarais) ou le sud de la Haute-Loire (ancien Velay), notamment lorsqu’il est fait mention de la burle, vent caractéristique de ces provinces, ou de l’évolution du tracé des frontières du royaume de France : dans Johantet et le seigneur des Aigles, dont l’action se situe au début du XIe siècle, on apprend que Fontfraîche est toujours restée française (depuis le partage de l’empire de Charlemagne), alors qu’il faut attendre le XIVe siècle pour que le Dauphiné, et donc la région de Vienne, soit rattaché à la France.

[5] – Id. page 8.

[6] – De surcroît, Les Mystères du peuple furent mis à l’Index par la Sainte Église.

[7] – Dans Jehan des cloches, volume VII de la série, dont l’action se déroule au temps de saint Louis.

[8] – Dans Jeantou le gâte-sauce, volume VIII.

[9]Vitalis et les faux sesterces, volume III.

[10]Le Sel de la terre, n° 106, automne 1918, page 205.

[11] – Presses universitaires de Rennes, 2002.

[12]Id., pages 187-188.

[13] – Anita Rivière, « In memoriam : Madame Georgette Morfin, née Mollon », in Revue du Centre d’Études et de Prospective sur la Science, n° 57, novembre 2011, pages 93-94.

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