Entretiens

Émile Keller : le député du Syllabus (1828-1909)

Émile Keller (1828-1909) : le député du Syllabus – Entretien avec le père Louis-Marie O.P.

Les Éditions du Sel viennent de publier un précieux ouvrage de Philippe Girard [1] consacré à une figure trop méconnue du XIXe siècle : Émile Keller, appelé « Le député du Syllabus ». Le père Louis-Marie du couvent de La Haye-aux-Bonshommes d’Avrillé a bien voulu retracer les grandes lignes de la personnalité de cet homme hors du commun qui mérite bien d’être sorti de l’ombre.

Lecture et Tradition : D’où vient Émile Keller, et comment est-il devenu une figure marquante du courant anti-libéral du XIXe siècle ?

Père Louis-Marie : Émile Keller est né en Alsace, dans une bonne famille catholique, mais en 1828. Et cette date est importante parce qu’elle voit une autre naissance mémorable : celle du courant dit « catholique libéral », qui veut à tout prix réconcilier l’Église et la Révolution. On comprend ainsi dans quel climat Émile Keller a grandi : dans une famille très pieuse, mais dans un pays où les idées libérales ont le vent en poupe, même à l’intérieur de l’Église. Depuis 1825, les écrits de Voltaire sont diffusés en France comme ils ne l’avaient jamais été. La « Monarchie de juillet » en impose, en plus, la lecture dans les lycées. Émile Keller subit donc lui aussi cette influence libérale, d’autant qu’il a perdu son père à l’âge de deux ans. Il étudie au Lycée Louis-Le-Grand, à Paris, et se prépare à entrer à l’école Polytechnique. Il reste pieux et charitable, grâce à sa mère, mais la lecture des auteurs à la mode – Thiers, Michelet, Lamartine, Louis Blanc etc. – gauchit sa vision du monde. À l’âge de vingt ans, il est républicain et il partage certaines illusions des révolutionnaires de 1848. Mais elles se dissipent très vite au spectacle de cette révolution. C’est alors l’incertitude. Il se pose beaucoup de questions politiques et il a, au milieu de ses doutes, un excellent réflexe : pour comprendre ce dont la France a besoin aujourd’hui, il faut consulter son passé. C’est un principe très simple, mais absolument décisif dans son évolution intellectuelle. Car pour répondre à cette question : Qu’est-ce qui a bien marché, autrefois, dans notre pays ?, il entreprend une enquête historique qui le mène progressivement aux principes anti-libéraux.

L. et T. : Entre temps, il se marie, à l’âge de 24 ans, et fonde un foyer catholique exemplaire, où naîtront quatorze enfants !

P. L.-M. : Oui. En contraste avec sa propre enfance de fils unique, orphelin de père dès l’âge de deux ans, il se lance dans l’aventure de la famille nombreuse et il y réussit très bien : plusieurs de ses quatorze enfants s’illustreront en religion ou dans l’armée, notamment durant la guerre de 1914-1918. Mais on admire surtout sa parfaite union avec son épouse, Mathilde. Après trente ans de mariage, celle-ci écrira tranquillement à son époux ces lignes assez peu banales : « Il me semble que nous sommes le modèle parfait de cette union que Dieu a voulu réaliser dans le mariage chrétien. Nous pourrions être plus saints, je n’en doute pas, mais nous ne pourrions pas nous aimer plus tendrement.» Cette union conjugale de très haut niveau, qui confine à la sainteté, est confirmée par la correspondance entre les deux époux, ainsi que par les récits des enfants. Émile Keller confiera de son côté n’avoir jamais surpris chez son épouse, en plus de quarante ans de mariage, «ni un mouvement d’impatience, ni un soupir de lassitude ». Ce magnifique exemple de foyer chrétien n’est pas le moindre intérêt de la vie d’Émile Keller.

L. et T. : En 1858, Keller est élu député. Deux ans plus tard, il exprime publiquement de sérieuses réticences contre la politique italienne de Napoléon III. Quels sont, à l’époque, ses rapports avec les grands représentants de l’anti-libéralisme ?

L.-M. : Émile Keller appartient depuis toujours au camp catholique, mais il en devient le champion le 13 mars 1861. Ce jour-là, son intervention au Corps législatif fait l’effet d’une bombe. Il avait déjà écrit une lettre à Napoléon III au sujet de sa politique romaine, mais elle n’a pas reçu de réponse et sa publication a même été censurée. Le 13 mars 1861, il aborde donc la question à la Chambre des députés, en mettant publiquement en cause les intentions de l’Empereur. Officiellement, Napoléon III prétend soutenir le Saint-Siège face aux révolutionnaires italiens, car il veut ménager l’électorat catholique. Mais en pratique, c’est plutôt l’inverse. Keller le montre en détails et laisse même entendre que l’Empereur est soumis au chantage des révolutionnaires. Les députés, médusés, retiennent leur souffle. Sur le fond, seule une minorité partage les idées de l’orateur, mais tous sont subjugués par sa parole, et beaucoup finissent par l’applaudir. Émile Ollivier, qui était franchement du côté libéral, a témoigné qu’il n’avait jamais entendu un tel morceau d’éloquence. À partir de ce moment, Keller est une des principales personnalités du parti catholique. Louis Veuillot, le cardinal Pie, Mgr Freppel et même Montalembert lui adressent immédiatement leurs félicitations. En revanche, Napoléon III ne lui pardonnera jamais ce discours. Il le désignera même comme son « ennemi personnel». Mais le second Empire n’en a plus pour très longtemps…

L. et T. : Keller s’engagea aussi dans les troupes de Zouaves Pontificaux qui se sont rendus en Italie pour défendre les États du pape menacés par les menées révolutionnaires de Garibaldi…

P. L.-M. : En fait, Émile Keller s’est bien rendu à Rome, au moins deux fois, pour évaluer la situation, mais il n’a pas participé directement aux combats. Il a surtout été actif en France pour recruter des volontaires, récolter des fonds, acheter des armes et du matériel sanitaire. Il a été très lié aux Zouaves pontificaux – il a même recruté et équipé le premier d’entre eux – mais il n’y a pas vraiment appartenu. En revanche, lors de la guerre de 1870, il a combattu dans les « corps francs» qui permirent au territoire de Belfort d’échapper à la domination allemande sur l’Alsace.

L. et T. : Et cet homme d’action a trouvé le temps d’écrire plusieurs ouvrages ?

P. L.-M. : Cet homme d’action n’a jamais négligé l’étude. Il mourra d’ailleurs une plume à la main, à son bureau de travail. Son premier ouvrage est une Histoire de France[2] où il semble avoir livré toute son âme. C’est le résultat de l’enquête à but politique qu’il avait entreprise, tout jeune homme, sur les racines de notre pays, afin d’organiser l’avenir à la lumière du passé. Loin d’une simple compilation accumulant les faits et les dates, c’est une véritable œuvre politique : une tentative d’explication de la France. Elle fait penser à l’Histoire de France de Jacques Bainville, avec la grande différence que Keller voit les choses en chrétien, c’est-à-dire de bien plus haut. Dans un style très particulier, nerveux et synthétique, il peint une immense fresque où il réussit à mettre en valeur aussi bien l’individualité des personnages que le plan d’ensemble. Il n’a pas l’hypocrisie moderne de feindre la neutralité. En toute franchise, comme les anciens, il juge, il approuve ou il condamne et il tire des leçons de son récit. Dans le détail, on pourra toujours contester tel ou tel jugement ; on pourra relever, comme Philippe Girard, des points où l’état de nos connaissances a progressé, mais l’ensemble n’en est pas affecté.

Cette Histoire de France, qu’il a rédigée entre ses vingt et trente ans, reste un grand livre qui mérite sa place dans toute bibliothèque française. La première partie (tome premier : de la Gaule à saint Louis) vient d’être rééditée par Édilys. Elle risque de passer un peu inaperçue, parce que la présentation évoque un manuel scolaire, avec beaucoup d’encadrés et d’illustrations, alors qu’en fait, le texte ne s’adresse pas directement aux enfants mais plutôt à des adultes ou de grands adolescents. Espérons qu’il trouvera quand même son lectorat : des jeunes gens qui veulent comprendre la France en profondeur, ou des parents qui sauront l’utiliser pour des révisions d’histoire en famille. À l’heure où une grande partie du Moyen Âge chrétien disparaît des programmes officiels d’histoire, c’est vraiment un ouvrage à répandre.

Il faut dire un mot d’un autre ouvrage historique, malheureusement pas réédité, mais qui a connu un grand succès : Le Général de La Moricière, sa vie militaire, politique et religieuse (1874). Au début du XXe siècle, il servait encore souvent de lecture de table dans les collèges catholiques de garçons, où il captivait les auditeurs. Aujourd’hui, comme beaucoup d’autres héros, La Moricière est tombé dans l’oubli. La République donne à ses rues, ses places et ses lycées le nom de n’importe quel dégénéré, mais jamais, au grand jamais, elle n’honorera un militaire qui osa mettre son épée au service du pape après avoir héroïquement servi la France ! Ce sectarisme laïc, contre lequel Émile Keller se battit pied à pied, détruit progressivement notre mémoire, et nous devons y résister de toutes nos forces.

Mais le principal ouvrage d’Émile Keller, celui qui exerça le plus d’influence – directe et indirecte – est certainement son commentaire du Syllabus. Il est paru dès 1865, sous un titre un peu long : L’Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789 – ou l’Église, l’État et la liberté.

L. et T. : En 1864, le pape Pie IX a en effet publié l’encyclique Quanta cura, accompagnée d’un texte complémentaire connu sous le nom de Syllabus [3]. Pouvez-vous rappeler ce que fut ce Syllabus?

P. L.-M. : Le mot latin syllabus signifie tout simplement le sommaire, la table des matières. Pie IX voulait fournir aux évêques un récapitulatif des erreurs qu’il avait déjà condamnées, avec l’indication précise du document pontifical portant la condamnation. Ce Sommaire des erreurs condamnées (en latin : Syllabus errorum proscriptorum) comportait au total 80 propositions, classées par thèmes : erreurs sur Dieu et la façon dont nous pouvons le connaître, erreurs sur l’Église, erreurs sur le mariage, etc. En soi, rien de nouveau : ce document ne faisait que résumer les condamnations déjà portées dans des textes antérieurs. Mais les ennemis de l’Église l’attaquèrent avec une rage extraordinaire. Ce fut une campagne de presse d’une intensité jusque-là inouïe, tout à fait semblable à celles que nous pouvons subir, au XXIe siècle, lorsqu’il faut pousser l’opinion publique à telle ou telle guerre, ou à une nouvelle mesure contre le « racisme», l’ « antisémitisme» ou l’ « homophobie ». Aujourd’hui, nous sommes un peu habitués, mais à l’époque, c’était nouveau, et cela dura plusieurs mois, à l’échelle mondiale. Dans le monde entier, la presse maçonnique hurla que le pape avait condamné tout usage de la raison, toute liberté et tout progrès scientifique. De fait, le pape avait condamné cette idolâtrie de la raison qu’on appelle le rationalisme, cette idolâtrie de la liberté qui constitue le libéralisme, et cette idolâtrie du progrès qu’on peut nommer progressisme. Autrement dit, Pie IX rappelait que la raison humaine ne crée pas la vérité, mais doit se soumettre au réel ; que la liberté ne peut jamais être illimitée ; et que le progrès ne peut supprimer ni la nature humaine, ni la Révélation divine. Vérités assez élémentaires. Il faut donc se demander pourquoi un rappel aussi simple causait une telle tempête.

Pourquoi cette explosion de rage ?

  • D’abord, il ne faut jamais sous-estimer la bêtise humaine. Un certain nombre d’anticléricaux, excités par les hurlements de la presse maçonnique, ont réellement cru que le pape voulait condamner tout usage de la raison, tout progrès des sciences et toute liberté. C’est très bête, mais la bêtise humaine est une réalité. Cela fournit une première part d’explication.
  • Il y a eu aussi, au niveau des meneurs, une part de mauvaise foi. Voltaire enseignait que le mensonge est très recommandable quand il s’agit de lutter contre l’Église. Les francs-maçons pensent de même. Pour eux, attaquer l’Église est toujours une bonne chose, même si l’on raconte n’importe quoi. Ils ont donc répercuté sans scrupule, à tous les niveaux, les attaques contre le Syllabus, sans se poser davantage de questions. Ils n’y croyaient peut-être pas entièrement, mais ça allait dans le sens qu’ils voulaient.
  • Mais ces deux explications restent insuffisantes. Si l’on veut vraiment comprendre l’explosion de haine qui accueille le Syllabus, en 1864, il faut intégrer un autre facteur, qui est tout simplement que Pie IX a visé juste. Il a dénoncé le culte de la raison humaine, le culte de la liberté, le culte du progrès – en un mot, le culte de l’homme – comme une idolâtrie. Pour un catholique, c’est une évidence, mais pour d’autres, c’est un blasphème. Car ils ont réellement ce culte de l’homme, et ils ne peuvent supporter qu’on le critique. Leur réaction est donc un aveu, qui confirme le diagnostic du pape : face à la religion chrétienne, il existe bel et bien une religion idolâtrique où l’homme se prend pour Dieu. En bon médecin, Pie IX a très précisément mis le doigt sur la plaie du monde moderne. Celui-ci hurle de douleur, mais refuse absolument de reconnaître son mal. Je ne suis pas malade, clame-t-il, pas malade du tout. Tout vient du pape qui m’agresse. Et voilà qu’au lieu d’aider le médecin, une partie des catholiques commencent à lui reprocher sa dureté. Au lieu d’appuyer la dénonciation des erreurs modernes, les « catholiques libéraux » se demandent si elle est bien opportune. Effrayés par les clameurs de la presse maçonnique, ils proposent de battre sagement en retraite en répétant bien fort, comme Mgr Dupanloup, que le document du pape a été très mal compris, et en sous-entendant assez clairement qu’il a été très maladroit. Surtout, n’offensons pas le monde moderne !

L. et T. : C’est à ce moment qu’intervient Émile Keller. Pourquoi a-t-il été appelé le « député du Syllabus » ?

P. L.-M. : Keller intervient avant même la publication du texte, au moment où le nonce veut le transmettre aux évêques français. Mission difficile, parce que Napoléon III prétend censurer le document du pape ! Pour en assurer la publication, Keller propose ses services. Au nez et à la barbe de la police impériale, avec l’aide de quelques jeunes gens, il organise la distribution secrète du texte à tous les évêques de France, en l’espace de quarante-huit heures. Ils pourront ainsi, tous ensemble, le promulguer dans leur diocèse. Cette performance suffirait déjà à lui mériter le titre de « député du Syllabus», mais à l’époque, elle est tenue secrète. En revanche, dès que le Syllabus est attaqué, il organise la contre-offensive. Alors que les « catholiques libéraux » s’emploient à minimiser la portée du document papal, il déclare haut et fort que c’est la seule voie de salut. C’est, dit-il, « le code du bon sens et de la vérité, non seulement religieuse, mais politique et sociale». Car le culte de la Raison humaine entraîne forcément la désorientation générale des esprits et le règne de l’absurde, puisqu’il nie toute vérité supérieure à cette raison. L’adoration du Progrès mène à la pire des décadences puisqu’elle supprime, par principe, tout critère permettant de juger la valeur des nouveautés. La Liberté établie en valeur suprême nuira forcément aux faibles et aux pauvres, annonce Keller, car ils seront privés de toute protection face à la tyrannie des plus forts, des plus rusés et des plus riches. Livrée à elle-même, ajoute-t-il, la déesse Liberté détruira les frontières et mènera à l’esclavage universel. Si l’on essaie de la contrebalancer par le principe de l’Égalité, on aura une autre variante du même mal : le socialisme, toute-puissance d’un État centralisateur imposant lui aussi l’esclavage, par l’intermédiaire d’une armée de fonctionnaires. On voit que Keller était bon prophète. (lire la suite dans notre numéro…)

Propos recueillis par Jérôme SEGUIN

[1] – Né en 1951, Philippe Girard est mort en 2014. Il fut pendant neuf ans professeur de littérature, de grammaire française et d’histoire au Foyer Saint-Thomas-d’Aquin (collège et lycée pour garçons tenu par les dominicains d’Avrillé) et rédigea de nombreux articles pour la revue Le Sel de la terre. Deux de ces études ont été éditées en brochures (l’une sur le chancelier autrichien Engelbert Dollfuss et l’autre sur le chef d’État slovaque Mgr Joseph Tiso).

[2] – Rééditée en 2017 (Éditions Édilys) (NDLR).

[3] – Le texte en a été publié dans le n° 109 (septembre-octobre 1984) de notre revue (NDLR).

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