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Révolution et contre révolution dans l’Eglise. Le père Calmel (1914-1975)

Entretien (extrait) avec le père Jean-Dominique Fabre au sujet de son ouvrage sur le père Calmel

Lecture et Tradition : Mon père, vous avez évoqué, lors de votre conférence, la personnalité hors du commun du père Calmel à qui vous avez consacré un livre paru depuis déjà presqu’un an et demi (décembre 2012). C’est un ouvrage dense, copieux (660 pages), très documenté, bourré de citations, de références et de témoignages. En complément de vos propos, nous estimons presque indispensable, pour l’édification de nos lecteurs, de nous attarder quelques instants avec vous sur son contenu.

Pouvez-vous nous indiquer les raisons pour lesquelles vous avez tenu à écrire et publier cette biographie ?

Père Jean-Dominique : À vrai dire, je ne me suis jamais senti poussé à écrire une biographie. Les ouvrages que j’avais eu l’occasion de publier jusqu’alors traitaient de sujets généraux (la philosophie, l’histoire de l’Église, l’Écriture Sainte, etc.). Une biographie réclame beaucoup plus de recherches, d’entretiens, de voyages, de questions de détails qui me faisaient peur. Mais un ami prêtre et religieux m’a vivement incité, avec persévérance, à composer un livre sur le père Calmel. Membre d’une communauté qui commençait à flancher et à abandonner le combat, le moine prit le temps de consulter la revue Itinéraires dans la bibliothèque de son monastère. Il lut attentivement les nombreux articles du père Calmel. Là, il puisa la lumière et la force de comprendre la situation présente et de faire les choix qui s’imposaient. Il voulait faire profiter à d’autres la lucidité et la prudence qui inspirent tous les écrits du père Calmel.
Puis, d’autres amis m’ont encouragé à me mettre au travail. La Providence permit que je réside à Brignoles, pendant quatre ans, chez les Dominicaines du Saint Nom de Jésus, au lieu même où le père Calmel finit ses jours. J’étais à la source, il n’y avait qu’à boire.

L. et T. : Nous supposons que vous avez  rencontré le père Calmel. En quelles circonstances l’avez-vous connu ?

P. J.-D. : Au risque de vous surprendre, je n’ai pas connu personnellement le père Calmel. Dès l’âge de dix-huit ans, j’avais été enthousiasmé à la lecture de certains de ses articles et de ses livres (surtout Les Mystères du Royaume de la Grâce) et l’esprit dominicain qui les inspire. Mais la biographie a été fortement facilitée par la correspondance du père Calmel qui a été mise à ma disposition par des personnes auxquelles je suis très reconnaissant. C’est elle, surtout, avec le témoignage des gens qui l’on fréquenté, qui a donné à ce livre son caractère vivant et personnel.

L. et T. : Nous avons découvert au fil des pages que le père était d’une santé fragile et délicate. Et pourtant, tout au long de son itinéraire terrestre, il a énormément donné de sa personne et ne s’est jamais ménagé. Pouvez-vous nous fournir quelques indications supplémentaires sur son milieu familial, son enfance et son adolescence ?

P. J.-D. : Roger Calmel naît le 11 mai 1914, il y a juste cent ans, sur les coteaux de la Lémance dans le Lot-et-Garonne. Ses parents sont de bons chrétiens, des agriculteurs très pauvres qui doivent travailler dur pour survivre. L’indigence du foyer est accentuée par la guerre de 14-18 et par ses suites. Le père, monsieur Matthieu Calmel, est presque toujours absent pendant ces quatre années et il revient malade au pays. Sa mère semble avoir souffert elle-même d’insuffisance cardiaque qu’elle transmit à son fils.
Une vie austère, donc, travailleuse, mais d’une pauvreté qui fait goûter les beautés de la nature, les labeurs et les joies des saisons que Dieu fait. Les lettres de son père à son fils ainsi que les souvenirs du père Calmel nous font découvrir une véritable chrétienté.
Roger fait son école primaire au village, où l’on descend à pied tôt le matin. Puis, le curé conseille aux parents de l’envoyer au Petit Séminaire d’Agen. C’est là que Roger fait son secondaire où il manifeste des dons intellectuels exceptionnels et, déjà, une vie spirituelle hors du commun. Il est un travailleur acharné, mais qui reste très attaché à la terre qui l’a vu naître.


Déjà, en 1930, son père lui écrivait : « Nous traversons une crise terrible de démoralisation due au manque d’éducation chrétienne. Pas assez de foi, pas assez de cran, surtout pas assez de confiance en Dieu qui secourt toujours ceux qui l’aiment dans toutes les grandes épreuves de la vie. Lui seul donne le courage de les supporter. Dans la famille tout va bien, on travaille, je ne cède pas, j’aime. Mais autour de nous, que de désordres ». Tout est dit en ces quelques phrases. Soutenu par un tel viatique, le père Calmel était mis sur les bons rails. N’est-ce pas ?
Nous donnons dans cette biographie une place importante à la personne de Matthieu Calmel qui a certainement beaucoup influencé son fils. Il fut un homme de chrétienté, tout simplement, avec une foi simple et priante, un sens poétique très marqué, une large hospitalité et un dévouement inlassable au service de ses voisins, une grande lucidité sut les maux qui commençaient à s’abattre sur notre pauvre France. Cet équilibre profondément chrétien resta certainement une des caractéristiques de son fils devenu prêtre.

L. et T. : En 1933, âgé de 19 ans, il est entré à l’Institut Catholique de Toulouse. Le chapitre auquel vous avez donné ce titre est très intéressant car en peu de pages, il retrace l’essentiel de l’histoire de l’évolution de l’Eglise dans la première moitié du XXe siècle, du lendemain de la Première Guerre mondiale jusqu’à l’ « explosion » du Concile. Vous le concluez par ces mots :  « Témoin de cette décadence qui gagnait, peu à peu, un bon nombre de ses confrères, l’abbé Calmel comprit qu’il devait prendre de la hauteur. Loin de s’arroger le devoir de juger et de condamner, il s’adonnait à la prière et à l’étude. Par le silence et la docilité, il marchait vers les sommets de la sagesse et de la science. Celui qui sera plus tard un champion de la foi, un défenseur intrépide de la vérité et de la sainteté de l’Eglise sut se taire quand il le fallait et se mettre à l’école de grands maîtres. Il put, par la suite, pourfendre l’erreur parce qu’il avait aimé la vérité et qu’il avait consenti aux sacrifices nécessaires pour la découvrir en profondeur ». Quels types de sacrifices s’est-il ainsi imposé ?

P. J. -D. : C’est en arrivant au séminaire de Toulouse que le jeune Roger Calmel fait sa première expérience de l’infiltration moderniste dans l’Église. Devant un tel constat, le séminariste ne reste certes pas muet, il n’hésite pas à parler à l’un ou à l’autre pour défendre la vérité. Néanmoins, il sait mesurer la difficulté et l’enjeu du débat. Il sent tout de suite que seule une formation philosophique et théologique approfondie saura faire face aux assauts de la Révolution dans l’Église. C’est pourquoi il prend le parti de ne pas se lancer d’emblée dans des joutes interminables. L’heure est au recueillement, à l’étude de saint Thomas d’Aquin et du Magistère de toujours. Il se met donc au travail avec une ardeur qui ira même jusqu’à menacer sa santé.

L. et T. : Cette décadence de l’Eglise se manifesta parallèlement à celle des institutions politiques à propos desquelles vous écrivez : « La Troisième République, persécutrice de l’Eglise, après avoir pris une grande part de responsabilité dans les atrocités de la guerre de 14-18, disparut dans un lamentable désastre ». Peut-on dire qu’il a une concomitance entre le désastre politique et la déliquescence religieuse ?

P. J.-D. : Sur une terre d’ancienne chrétienté, il ne pouvait en être autrement. Il suffira de rappeler l’hécatombe de la Grande Guerre qui faucha environ, du côté allié, un million quatre cent mille jeunes hommes, dont un grand nombre provenait de bonnes familles catholiques, et une génération d’excellents officiers, sans oublier les 3700 prêtres morts au front. Cette saignée de la population et du clergé ne pouvait pas ne pas laisser des traces dans la vie morale et psychologique de la France.



Extrait du n° 37 – nouvelle série (mai 2014) de Lecture et Tradition
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