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Notre Dame du Puy : histoire et fioretti

Extrait de l’entretien avec Élise Humbert à l’occasion de la parution de son livre (Éditions de Chiré, février 2016).
Lecture et Tradition : L’ensemble des fidèles catholiques connaissent, ou, du moins, ont entendu parler du Puy-en-Velay. Mais bien peu ne doivent savoir quelle est l’origine de ce site, devenu par la suite un lieu privilégié de dévotion à la Sainte Vierge. Pouvez-vous nous le rappeler ?

Élise Humbert : Le site du Puy-en-Velay s’inscrit dans la chaîne des volcans d’Auvergne, il fait évoquer la puissante montée des laves qui brisèrent le lithos [couche externe du sol terrestre, NDLR], et projetèrent dans un fracas apocalyptique des masses de rochers qui s’écrasèrent sur un sol incandescent. Vint ensuite la lente érosion de la pente des cratères, dégageant des necks et des dykes (1) qui résistèrent à l’assaut du temps, et composent aujourd’hui un paysage harmonieux, paisible et grandiose, unique au monde (2). Les cheminées de ces anciens volcans dressent les tours d’une forteresse immense, sur lesquelles la piété des saints bâtisseurs a placé, en sentinelles, les veilleurs du « Sanctuaire national de France », consacré par les anges et dédié à la Vierge de l’Annonciation : Saint Michel sur le Mont d’Aiguilhe, Notre-Dame de France sur le Rocher Corneille, Saint-Joseph du Bon Espoir sur le Mont Espaly. La beauté naturelle de la cité altière offre, depuis des siècles, un décor prestigieux aux processions jubilaires.

L. et T. : Dites-nous, en quelques mots, les circonstances dans lesquelles la Vierge a demandé que lui soit édifié ici un sanctuaire.

E. H. : La Sainte Vierge apparaît à deux reprises pour demander que soit édifié un sanctuaire sur le Mont Anis. Elle accomplit un premier miracle, vers l’an 50, ce qui lui permet d’exprimer son désir et de réserver  le lieu à cette fin : elle s’adresse à une malade atteinte de paralysie et l’engage à se faire transporter au faîte du Mont Anis où elle recouvrera la santé. L’infirme, bientôt étendue sur la dalle d’un dolmen, au sommet du mont, est gagnée par un mystérieux sommeil au cours duquel la Vierge, entourée de chœurs angéliques, lui délivre son message. Le lendemain, au cœur de l’été, le sommet du mont Anis resplendit sous un manteau de neige étincelante, et un cerf, « surgi de nulle part », délimite d’une  course puissante le pourtour du futur sanctuaire. Enfin, trois siècles plus tard, par un miracle semblable au précédent, la Vierge demande que soient entrepris les travaux d’érection du sanctuaire et elle prononce ces mots, gage d’espérance pour le pèlerin : « C’est ici que […] j’accorderai aux supplications de la piété le soulagement des malades et la consolation des affligés. J’ai choisi cette montagne entre mille pour donner une audience favorable à ceux qui viendront m’y présenter leurs demandes et leurs requêtes ».

L. et T. : Et ainsi, est-il devenu le deuxième plus ancien (après Chartres) sanctuaire de Gaule dédié au culte marial.

E. H. : Que ce soit celui de la cité des Carnutes, Chartres, ou celui du Mont Anis, le Puy-en-Velay, les deux sanctuaires s’élèvent sur des lieux  consacrés depuis des temps immémoriaux à la Vierge Marie : en effet, les druides qui avaient été instruits des prophéties (3) – en particulier de celle d’Isaïe : « Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils, et elle lui donne le nom d’Emmanuel » – les avaient dédiés à la « Virgo paritura », à la Vierge qui va enfanter. Les rites de leur religion se rapportaient à cette dévotion et honoraient la pureté sans tache : au mois de décembre, vêtus de longues robes blanches, ils coupaient le gui du chêne rouvre avec une faucille d’or afin de ne pas en corrompre la sève. Ainsi les deux sites furent-ils, bien avant le christianisme, le berceau d’une dévotion mariale et les sanctuaires s’implantèrent-ils dans une terre qui appartenait déjà à la Vierge Marie et annonçait le « Regnum Galliæ, Regnum Mariæ ».

Sur le Mont Anis, dès après le miracle accompli par la Sainte Vierge, les malades prirent l’habitude de venir s’étendre sur la dalle de l’ancien dolmen, qui fut appelée la « pierre des fièvres » ou encore « la pierre des fébricants », et qui reste, aujourd’hui encore, de nature géologique inconnue. Au IVe siècle, le sanctuaire, élevé par le saint évêque Vosy et l’architecte Scutaire, contribua à répandre la dévotion mariale : il reçut, dans la suite des ans, la visite des papes, des saints, des empereurs, des rois, et d’une multitude de pèlerins. Tous étaient attirés par la notoriété de ce lieu consacré à la Reine du Ciel, et où se multipliaient les miracles. Ils venaient recevoir les grâces des Jubilés et vénérer, entre autres trésors, les innombrables et précieuses reliques, et la statue de la Vierge Noire sculptée par le prophète Jérémie et rapportée de captivité par le roi saint Louis. D’autre part, il faut  avoir présent à l’esprit que la cathédrale anicienne apparaissait, davantage encore que dans ces derniers siècles, comme le « sanctuaire national » de France consacré à la Vierge Marie, et à ce titre, il attirait des foules de pèlerins.

L. et T. : Vous avez intitulé l’un des chapitres de votre livre, « Lourdes, fief du Puy-Sainte-Marie », dans lequel vous écrivez : « La Providence a veillé à “ décentraliser ” l’œuvre de miséricorde de la Vierge Marie sur un autre fief qui lui appartient de droit : Lourdes ». Nous aimerions en savoir plus.

E. H. : Au XVIIe siècle, l’historien Pierre de Marca (1594-1662), découvrit dans les archives paloises (relatives à la ville de Pau) un document qui connut un grand retentissement. Il s’agissait d’un manuscrit rédigé en 1118 par un chroniqueur irlandais, le moine Marfin, qui renseignait sur les origines de Lourdes et que l’on pourrait apparenter, sous une forme différente, à une épopée des Chansons de Geste, en particulier à La Chanson de Roland : en 778, en chemin pour porter secours au cheik de Saragosse, Charlemagne traverse la province pyrénéenne de la Bigorre, défendue par l’émir Mirat, retranché dans la forteresse de Mirambel (ou Mirambelle). Une tenure musulmane en terre chrétienne ?  Sans attendre, Charlemagne donne l’assaut. L’évêque du Puy (4), qui accompagne le roi, représente à l’émir comme il est avantageux et honorable d’être le vassal de la Reine du Ciel qui siège au Puy. Mirat, qui a juré de ne se rendre à aucun mortel, accepte alors de faire allégeance à la suzeraine du Puy et il lui fait don officiel de la Bigorre, en son nom et en celui de ses descendants. Or, au pied de cette forteresse, le long du Gave, se développa une petite ville, Lourdes, qui, appartenant à la province de la Bigorre, devint de droit un fief de la suzeraine du Puy-en-Velay. 
Les siècles passant, et le nombre des pèlerins du Puy ne cessant de s’accroître, il s’imposa, pour des motifs évidents d’organisation et de sécurité, de séparer l’œuvre des malades de celle de la miséricorde… Il fallait essaimer, et en un lieu plus accessible aux malades que le rocher  pentu du Mont Anis. C’est alors que la Vierge Marie « se souvint » de la donation qu’avait faite Mirat, quelque mille ans auparavant, et elle vint elle-même en prendre possession : en 1858, elle visita son fief de Lourdes en terre de Bigorre et confia son projet à Bernadette Soubirous : « Allez dire aux prêtres qu’on vienne ici en procession et qu’on y bâtisse une chapelle … ». Le 25 mars, jour de l’Annonciation, auquel est consacré le sanctuaire de Notre-Dame au Puy, elle se présenta : « Que soy era Immaculada Councepciou ». Or c’est justement à l’Immaculée Conception, que la statue monumentale, Notre-Dame de France, au Puy a été consacrée. Quelle évidente filiation entre les deux cités mariales ! Au Puy, la Vierge Marie guérit les âmes, à Lourdes, elle guérit les corps. Le pardon après la faute, le soulagement dans les blessures et les maladies, n’est-ce pas ce qu’un enfant attend d’une mère et qui le fait se précipiter dans ses bras lorsqu’il souffre ?

Au Puy comme à Lourdes, Marie nous attend avec ce cœur de Mère que Dieu avait façonné afin qu’il donnât la plénitude de l’amour maternel au Verbe Incarné, dès le premier instant de sa conception. « La Vierge Marie est Mère de Dieu pour tout obtenir, et Mère des hommes pour tout accorder », s’émerveillait Bossuet.

Lourdes, avec une moyenne de six millions de visiteurs par an, se classe comme le pèlerinage le plus fréquenté après celui de Rome. L’évêque du Puy n’avait-il pas annoncé à Mirat : « L’histoire se souviendra de toi comme du fondateur d’une cité divine, n’appartenant qu’à la Reine du Ciel ».

L. et T. : En vous lisant, nous avons découvert le nom, généralement ignoré, de Mirat de Mirambel, qui semble avoir été à l’origine de Lourdes. Qui était-il ?

E. H. : Quel nom, quel homme aussi ! Ce seigneur des montagnes, intrépide, excellent stratège, rusé, opiniâtre, meneur d’hommes, aimé et obéi, narguait Charlemagne et son armée du haut des remparts de l’imprenable forteresse de Mirambel. Le sens de l’honneur, le sens de la mission d’un chef, peut-être un avertissement intérieur, l’avaient conduit à jurer qu’il ne se rendrait jamais à un mortel. Il opposait ce serment à toutes les tentatives de l’évêque du Puy pour obtenir sa reddition. Le lecteur qui ne connaîtrait pas la savoureuse histoire de l’aigle et du    poisson jeté par-dessus les murailles, la découvrira dans les fioretti du livre. On dit de cet indomptable homme de guerre, qu’il finit par se rendre, mais à Notre-Dame du Puy. Qu’il se rendit ? Est-ce bien le terme idoine ? L’évêque lui ayant représenté quel honneur il y avait à servir la suzeraine du ciel qui a établi son trône au Puy, n’est-ce pas plutôt,  touché par la grâce, que l’émir fit acte de libre et noble vassalité, plutôt  que de capitulation servile, envers la Reine anicienne, et qu’il lui offrit, en son nom et en celui de ses descendants, la province de la Bigorre ? Dans un même élan, il demanda le baptême qu’il reçut dans le sanctuaire du Puy avec ses guerriers. C’était de soi mettre fin au combat qui l’opposait au roi très chrétien. Le roi Charlemagne, plein de sagesse et de foi, pratiquait une intégration qui passait par la conversion. Il lui conserva la gouvernance de la forteresse de Mirambel et de la province de la Bigorre. Mirat prit le nom de Lorus, « celui qui ouvre les yeux à la lumière », louarda, la rose en arabe, nom qui fut à l’origine de celui de Lourdes. Sur le blason de la cité mariale de Lourdes, un aigle tenant en son bec un poisson d’argent, éploie ses ailes au-dessus des tours de la forteresse de Mirambel et rappelle l’histoire et le miracle. Or, dans la cité suzeraine du Puy, c’est un aigle qui orne le blason fleurdelisé de la ville.

L. et T. : Venons-en, maintenant, à l’événement majeur qui est la caractéristique de Notre-Dame du Puy et qui a fait l’objet de votre étude : le grand Jubilé (qui porte également le nom de Grand Pardon et ne se reproduit que très rarement dans le cours de l’histoire), car 2016 est une des années jubilaires. Pouvez-vous nous en donner un rappel de son origine et, surtout, décrire le motif de son déroulement ?

E. H. : Le Jubilé de l’ère chrétienne est une filiation de celui de l’Ancien Testament, institué par Moïse, et qui était selon la loi. A l’ère chrétienne, ce n’est plus le sang des boucs et des taureaux qui nous rachète, mais le Sang même du Christ. Le Jubilé est alors, en conséquence, selon l’Amour Miséricordieux.

L’origine du Jubilé marial du Puy, remonte au premier siècle de l’ère chrétienne, à « des temps immémoriaux », selon l’expression d’Elie de Lestrange, évêque de la cité mariale (1397-1418). Cette certitude se fonde sur de « vieilles écritures », des papyrus antiques, des livres anciens, conservés jusqu’à la Révolution dévastatrice. Il advient lorsque se rencontrent au 25 mars, les dates de l’Incarnation et du Vendredi Saint, qui encadrent la vie humaine de notre Sauveur. Au Puy l’occurrence de ces dates prend une dimension particulière, car la basilique est consacrée à l’Annonciation, ce qui permet d’associer la Vierge Marie, Mère du Sauveur, à la célébration de l’Amour Miséricordieux du Christ. Cette occasion qui se répète en moyenne deux à trois fois par siècle, donne lieu à une surabondance, à une luxuriance, à un débordement des grâces de la dilection divine, qui aboutissent au Grand Pardon, à l’Indulgence plénière. Ainsi le Jubilé marial du Puy est-il le chantre de la miséricorde divine et il nous en enseigne le prix : le Christ s’est fait péché pour être châtié à notre place, quant à la Vierge du sanctuaire, elle a pris la teinte de nos âmes, conservant cependant les mains blanches, comme pour les élever sans tache vers le ciel. (lire la suite dans notre numéro)

Claude BEAULÉON

Extrait du n° 58 – nouvelle série (février 2016) de Lecture et Tradition
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