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Hommage à Louis Jugnet (1913-1973)

Reproduction du texte paru dans le Cahier de Chiré n° 11 (1996) : Conversations avec Louis Jugnet (printemps 1962)
 
Louis Jugnet (1913-1973) aurait aujourd’hui quelque 83 ans. Il verrait en l’œuvre des Editions de Chiré-en-Montreuil la réalisation d’un de ses plus chers désirs : la mise au service de la royauté sociale du Christ d’une œuvre de la pensée française. Il aimait à répéter ce mot de Hölderlin : « J’aime la race des hommes à venir ». Dans le mystère de la Communion des Saints, je crois qu’il vous aime, chers amis de Chiré-en-Montreuil !
 
Pour votre serviteur, après une très longue et curieuse période d’isolement vouée à la recherche historique et emplie de malheurs privés, une traver­sée d’un désert et la pratique de « l’écriture pour le tiroir », la contemplation de la Journée de Chiré de 1990, assortie d’autres événements, m’a permis de retrouver, concrètement, ces certitudes de ma jeunesse qui, au fond, ne m’avaient jamais quitté. Soyez-en remerciés, de tout cœur !
 
Louis Jugnet aimait aussi ce mot d’Isaïe, « le petit reste » de fidèles que Dieu conserve parmi les hommes. Il disait que la sociologie contemporaine, l’étude de la dynamique des groupes, la science politique ou la psychologie des foules, enseignent qu’il suffit souvent d’un petit groupe d’hommes de valeur pour retourner une situation car « le désespoir est en politique une sottise absolue » (Maurras). L’exemple de Soljenitsyne l’aurait ému.
 
Certain flegmatisme et « la contention de sentiments » (Céline) n’empêchent pas de retentir et d’éprouver cette fine jouissance de l’amitié, « la joie d’être ensemble » en Dieu, comme dit un psaume de David… Cette amitié perceptible, que chanta Brasillach, est aussi un trésor de Chiré-en-Montreuil qui éveille en moi de lointains souvenirs…
 
Louis Jugnet nous a laissé un livre indispensable d’initiation à saint Thomas d’Aquin, et un essai de critique de la psychanalyse, Rudolf Allers ou l’anti-Freud. Il a publié de nombreux articles scientifiques, de psychologie, de philosophie des sciences, de philosophie ou d’histoire de la pensée politique, dans la revue La Pensée Catholique, entre autres. A la façon de Socrate, il a voué l’essentiel de sa vie à l’art d’enseigner. Deux de ses cours à l’Institut d’Etudes Politiques ont été publiés : très accessibles, ils portent sur les Doctrines philosophiques et les systèmes politiques et sur les Pro­blèmes et grands courants de la philosophie. Ces cours mériteraient d’être réédités, croyons-nous. La Société des Amis de Louis Jugnet, présidée par Jean de Viguerie a publié plusieurs cahiers contenant des textes introuvables et la revue L’Ordre Français (n° 174, sep­tembre-octobre 1973) constitue un recueil d’hommages très intéressants de ses élèves, avec des inédits.
 
Outre ses cours, à la façon de Socrate ou des grands spirituels, Jugnet enseignait par l’art de la conversation ordonnée, en donnant de discrets conseils de lecture, en offrant, outre son amitié pudique mais passionnée, des textes ronéotypés propres à susciter la réflexion. Son extraordinaire puissance de travail, en dépit d’une santé inexistante qui fut le drame de sa vie, lui permettait d’accorder un temps considérable à cet art de la conversation ordonnée ou de l’entretien à la fois spirituel, philosophique et politique, qui suivait un échange de vues sur des questions personnelles, voire intimes, accompagnées d’humour et de rires ou d’expression de tristesse. Ceux qui ne l’ont pas connu auront un peu de difficulté à imaginer ce qu’il fut pour nous. Maladroitement, j’essaie donc d’évoquer son souvenir.
 
J’avais presque dix-huit ans, j’étais en classe de philosophie. Mon professeur, ancien élève d’Alain, était kantien. J’avais demandé à mon camarade de classe, Gabriel Jugnet, de me présenter à son père. J’avais alors été invité à me rendre 120 rue Bonnat, dans un quartier résidentiel, mais modeste, de Toulouse, chez le professeur Louis Jugnet.
 
Je fus introduit par mon camarade dans le petit bureau de celui qui allait devenir mon maître à penser : une chaise, une petite table nue sur laquelle était posé un crucifix, des gravures sur l’appui mural d’un divan, Maurras, Richelieu, Louis XIV en manteau de sacre, des murs couverts de rayonna­ges de livres, surmontés de dossiers soigneusement empilés, une petite statue de la Vierge Marie, un grand in-folio à reliure du XVIIIe siècle, un fauteuil profond, face à la table, et qui emplissait presque toute la place, res­treinte. Il y avait un vieux poste de T.S.F. dans un coin. Debout, je regardais un peu les titres des livres en attendant. Jugnet dit dans le couloir : « Ah ! Bastier ! Il existe donc ? » J’eus peur, il semblait me reprocher de n’être pas venu plus tôt. Cette entrée en matière m’intimida, me fit perdre le peu de courage qui m’avait conduit rue Bonnat. Il dut s’en apercevoir, eut un bref sourire, de ces sourires presqu’imperceptibles, lueur d’amusement ou trait d’ironie indulgente que je comparai souvent, par la suite, aux jeux de physionomie de Louis Jouvet.
 
Un regard un instant amusé, un étonnement : Jugnet était ainsi lorsqu’il découvrait quelque absurdité de la vie pratique ou du comportement du toulousain moyen, qui l’étonnait beau­coup, dans l’autobus par exemple, par son impénétrabilité à toute philosophie, voire à tout esprit critique. Il rejoignait là les remarques de Saint-Exupéry, dans les premières pages de Terre des hommes. Comme pour me juger, pour savoir s’il ne perdrait pas son temps, il me donna la parole, pour ma confusion : « Que pensez-vous du problème algérien ? » En m’empêtrant, je parvins à dire que, pour moi, c’était très simple, l’Algérie était une terre française, j’y étais né, De Gaulle était un bradeur… Ma sincérité timide lui plut, j’étais adopté et la timidité s’évanouit. Il m’expliqua qu’au-delà de mon souhait personnel pour ma terre natale, il y avait un vaste problème politique : « Il s’agit d’une population toute entière que l’on ne saurait abandonner ! Et les Musulmans à qui nous avons donné notre paro­le, et qui sont Français à part entière » !
 
Il fut aussi question de ma classe de philosophie. Je lui posai des questions bien naïves sur le Thomisme. Il me dit : « Lisez d’abord mon Saint Thomas, nous verrons ensuite. » Je me plaignis d’Alain, de Kant, de Brunschvicg et de quelques autres, et du manuel de philo qu’on nous imposait. Il me conseilla d’acquérir le Traité en quatre volumes de R. Jolivet, ce que je fis peu après… Il m’invita à le feuilleter. Il me dit : « Vous serez juriste, or je connais des avocats de mes anciens élèves qui l’ont et le consultent en­core. » Quelle patience ! J’admirai aussitôt sa faculté de sympathie, son indulgence pour ma curiosité ignorante.
 
Jugnet mettait en œuvre cette vertu de saint Thomas que doit pratiquer le professeur, « l’eutrapélie » ou l’art d’être agréable (voir Ch. Boulogne, Saint Thomas ou le génie intelligent, p. 117). Il me conseilla aussi le Précis d’Histoire de la philosophie de Thonnard, qui ne m’a plus quitté, à compléter par Bochenski, La philosophie contemporaine en Europe.
 
Je notai toutes les références, il me donna papier et crayon, m’offrit des feuilles dactylogra­phiées et multicopiées sur papier pelure. Je lus : Qu’est-ce que le Tho­misme ? Que vaut-il ? – Deux textes sur le Scientisme. Il distribuait ces notes aux jeunes, j’en ai un précieux dossier, pour combattre des idées fausses ou former les esprits. Je me plaignis des attaques des kantiens ordinaires contre le Thomisme : « Vous verrez, me dit-il, effectivement, ils répètent pas mal de conneries, que saint Thomas assène l’argument d’autorité, qu’il dit que la nature a horreur du vide, qu’il ignore la recherche intellectuelle, etc. » (voir aussi, Boulogne, ouv. précité, p.1l3) – « Voyez-vous, l’enseignement de ces gens véhicule encore du Voltairianisme. Quel idiot que ce pauvre Voltaire, une nullité philosophique. Regardez ses Lettres anglaises, cela revient à dire : j’ai bien voyagé, c’était beau, on a mangé des glaces, etc. Et la misère des ouvriers anglais ? Et le problème du mal ? Il n’a rien vu ! »
 
Je lui dis mon enthousiasme pour « Le culte du moi » de Maurice Barrès, Sous l’œil des Barbares, etc. Et combien j’admirais le roman Les Déra­cinés, ces jeunes Lorrains qui se révoltent contre l’impératif catégorique de Kant de leur profes­seur (Burdeau). Oui je me reconnaissais en ces Lorrains, moi qui avais perdu mes racines. Barrès ! « On n’est jamais aussi heureux que dans l’exaltation ! Le secret des forts est de se contraindre sans répit ! »
 
Péguy n’avait-il pas réglé son compte à Kant ? « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains… » Je lui dis que j’avais lu mes premières pages barrésiennes dans les Doctrines du Nationalisme de Jacques Ploncard d’Assac, et que je citais ces lectures dans mes devoirs de philo, ce qui me valait des notes assez moyennes. Il rit et me dit : « Apprenez la prudence ! Et ne faites pas sans cesse de l’antigaullisme devant ces gens ! » Il ajouta qu’il écoutait Ploncard d’Assac sur les ondes courtes : « La voix de l’Occident ».
 
« Vous devez aller au-delà de Barrès. Il était assez superficiel. Gide raconte dans son journal, qu’attendant dans l’antichambre de Barrès, et regardant des titres de livres bien reliés, il en tira un. Quelle ne fut pas sa surprise de tirer une simple boîte, faux livre, dans laquelle étaient des brosses à cheveux ! Barrès exalte la sensibilité, il a tort de dire que l’intelligence n’est qu’une petite chose à la surface de nous-mêmes. » Il me conseilla de lire Charles Maurras. A cette époque, on pouvait acquérir pour une somme ridicule les 4 volumes des Œuvres capitales en édition numérotée, ainsi que Mes idées politiques. L’entretien prit fin. Avec Jugnet, on ne bavardait pas, la conver­sation était ordonnée, utile à la vie spirituelle; beaucoup l’ont noté. On le quittait avec un sentiment de plénitude.
 
Plus tard, dans la cour du Lycée Pierre de Fermat, face à l’église des Jacobins, où se trouve maintenant la relique de saint Thomas d’Aquin, il me dit : « Je crois l’O.A.S. capable d’annuler sur le terrain les accords d’Evian. Qu’en pense un tel ? Que vous a-t-il dit ? » Ce jour-là, je m’inquiétai de sa formidable aptitude à souffrir du malheur des gens : « Songez qu’à cette minute, des hommes et des femmes souffrent et meurent ! Et ces Harkis, nos frères, ces populations arabes auxquelles nos officiers ont promis que la France ne les abandonnerait jamais ! Va-t-on les livrer aux règlements de compte du F.L.N. ? On a vu le massacre de Mélouza ! Encore des égorgements, des raffine­ments de cruauté ? Et ces meurtres commis par les Barbouzes  Que penser ? »
 
Peu après, nous lui demandâmes quel était le sens divin de nos combats. Et si nous perdions l’Algérie ? « Jeanne d’Arc dit un jour : « Les hommes d’armes batailleront et c’est Dieu qui donnera la victoire ». L’action de Dieu n’est pas politique, elle est trans-historique et infiniment mystérieuse. Oui, je sais, c’est difficile à comprendre. Retenez ce proverbe portugais cité par Paul Claudel dans Le Soulier de satin : « Dieu écrit droit, mys­térieusement, avec des lignes courbes  ». Il nous conseilla de lire Josef Pieper, La fin des temps.
 
Désespérés, cinq de nos camarades avaient tenté de placer une bombe, de nuit, à la station de radio. Ils avaient été arrêtés. Jugnet était consterné ; jamais il ne demanda à ses lycéens de s’engager dans des actions. Il songea à partir en Algérie. A son insu, nous distribuâmes des tracts et fîmes des graffiti sur les murs, même de jour, dans l’indifférence végétative de la popu­lation, trait qui m’a toujours étonné. Une nuit, une voiture de police nous poursuivit mollement, sans désir de nous arrêter. « Alger=Budapest », « De Gaulle Assassin », « Vive Gardy » … « C’est vrai, beaucoup de nos jeu­nes garçons sont des êtres végétatifs »… Il y avait plus d’indifférence que d’hostilité, les Communistes étant une poignée, surtout des Espagnols réfugiés de 1939, bedonnants. Les banderoles de la Bourse du Travail portaient des fautes de français et des hispanismes. Cette impuissance devant l’événement était effroyable : « Le drame de l’Algérie aura été la tragédie de ma vie, avec la mort de ma fille aînée… ».
 
N’allais-je pas devenir un Réprouvé, au sens du roman de Ernst Von Salomon, et la vie n’était-elle pas, au fond, absurde et vide comme dans L’Etranger d’Albert Camus ou Le procès de Franz Kafka? Il ne se passait de jour que je ne songe à l’homme de l’Elysée. Que penser du tyrannicide ? Jugnet voyait en lui un disciple de Machiavel, ce qui est perceptible à la lecture de l’essai Le fil de l’épée. Ce qui étonnait surtout notre maître, c’était la psychologie et la personnalité de De Gaulle : « Je le trouve incompréhensible ! Quel peut bien être l’intérêt de la France que de dire « Vive l’Algérie Française » en 1958, pour préconiser l’indépendance ensuite ? Comment peut-on violer un serment ? » La rencontre de De Gaulle et de Franco ne l’étonna guère : « Ne confondez pas Jose-Antonio Primo de Rivera et Fran­co. La Phalange franquiste n’est plus qu’apparence ! Franco semble bien s’être reconnu en De Gaul­le, le même goût de la ruse. Le Caudillo a donné l’accolade à Nasser, un jour. »
 
« Qui-vous-savez », « Le-Prince-qui-nous-gouverne », c’est ainsi qu’il faisait allusion à lui dans ses cours d’histoire des idées politiques à l’Institut d’Etudes Politiques, en 62-63. Les prétentions de grandeur gaullienne suscitaient son ironie. Il trouvait dérisoire toute vanité, celle des professeurs d’université le faisait rire aux éclats : « Relisez cette page de Léon Dau­det dans “Paris vécu” : ce sont des enflés ! » Les infatuations ridicules d’intellectuels « de trente-sixième ordre » excitaient sa verve : nous écrivions à des journalistes d’un vaniteux quotidien parisien, qui croyaient que le Syllabus était de Pie XII, des épîtres atroces et signées Eusèbe Dunœud, secrétaire des libérateurs de la Poldavie. Il s’en amusait comme un étudiant et nous incitait à les expédier. Mais très souvent, il s’abîmait dans cette immense tristesse que lui prodiguait son extraordinaire sensibilité : « Songez qu’en ce moment, on torture et on tue les nôtres en Algérie ! Quelle impuissance ! ».
 
« Beaucoup de gens préfèrent croire que le Christ était d’abord un humain, avec des cheveux et des moustaches… C’est drôle ! Pour moi, c’est d’abord le Christ Pantocrator. L’Orthodoxie russe et orientale a su comprendre bien des choses ! Lisez De la Vingt-cinquième heure à l’heure éternelle de Gheorghiu. Par les temps actuels, cela vaut un livre de théo­logie. Vous y trouverez la spiritualité de l’Icône, image théandrique, à la fois terrestre et céleste. Surtout, vous y trouverez cette Humano-divinisation qui est déjà dans saint Augustin : “Nous sommes appelés à devenir Dieu”, écrit Gheorghiu ». Et il m’offrit une carte postale représentant une icône. Il en avait un lot, pour ses jeunes amis. Il me la fit choisir et il écrivit au dos : « Pour Bastier » et il signa, sans rien dire.
 
Sa pudeur était très grande, il souffrait secrètement de voir tant d’étudiants toulousains ricaner dès qu’il parlait du sentiment religieux, et l’accuser de faire « de la théologie ». Il contrefaisait l’accent toulousain, avec ces « » très ouverts. Dieu merci, la mentalité actuelle est complètement autre. Un jour, je lui racontai la mort d’un de mes cousins, atteint d’hémophilie. Mon récit le bouleversa. Il se fâcha presque : « Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé plus tôt ? Il faut me dire de telles choses ! Je peux prier ! » Je l’interrogeais sur la souffrance : « Lisez Max Scheler, Le sens de la souffrance, c’est indis­pensable. Ah ! Je plains ces gens qui souffrent sans que cela ne puisse déboucher sur quelque chose, qui souffrent en vain. La souffrance doit avoir un sens. Il faut bien contempler la vertu d’es­pérance, croire que l’on sera sauvé, post mortem, malgré les malheurs du monde. L’espérance se distingue de l’espoir, qui peut être nul ». Je lus Max Scheler, crayon en main.
 
Comment pourrai-je mieux prier ? « La prière. Il y a assez peu de choses à dire. Vous êtes assez intelligent et cultivé. Priez ! La prière est une pratique, une expérience et une fréquentation de Dieu. Une preuve de son existence peut être aussi l’histoire de son action dans notre vie individuelle. Allez à la messe, priez le Saint-Sacrement et le chapelet comme un enfant ! » Il me donna aussi, sans un mot, pudiquement, un recueil de prières du XIXe siècle à la Vierge Marie, pour illustrer des neuvaines. Il ajouta, devant mon léger étonnement : « Un tel en est content. » Je fus surpris de voir qu’un esprit si philosophique savait prier si simplement. Il venait de me donner, sans me blesser, une petite leçon d’humilité, vraie initiation à la prière. « Je ne comprends pas ! Comment peut prier cette pauvre religieuse inculte que je connais, qui a remplacé son rosaire par des textes de Teilhard de Chardin que lui a donné d’autorité l’abbé « » ? C’est vraiment idiot ! les Japo­nais cultivent des perles et nous cultivons de l’imbécillité ! ».
 
« Ce qui importe, c’est de faire des lectures spirituelles. Il ne faut pas croire n’importe quoi. Lisez Le mystère de Jésus du père Bernard (2 vol., livre qui m’a souvent accompagné) ; excluez bien ces absurdités dont nous accusent les incroyants, la pomme d’Adam et Eve, etc. Sur la Bible, lisez Dom Célestin Charlier, La lecture chrétienne de la Bible. Il vous faut une foi intelligente. Il faut connaître les dogmes, les textes du recueil de Denzinger. » Il m’offrit alors le bon vieux livre de Dom Lesêtre, La foi ca­tholique et les deux manuels d’apologétique et de formation religieuse de Boulanger, qu’il avait lus dans sa jeunesse.
 
« Notre foi est une adhésion intellectuelle au message du Christ précisé par la tradition de l’Eglise, si l’on veut résumer. la foi peut être perdue et retrouvée, ce n’est pas une sorte de compte en banque solide et définitif. L’objet de notre foi n’est pas une folie, ce « merveilleux » dont nous accusent les athées. La position des athées est, en fait, très pauvre au point de vue intellectuel. La libre-pensée est, au fond, une absence de pensée et l’a­théisme est surtout une hostilité, un combat haineux. Sartre le dit ouvertement. Et une foi intelligente exclut les révé­lations privées ! » Les révélations privées, cela le mettait en colère ! « Quelqu’un qui prie beaucoup a dit que ce serait bientôt la fin du monde, mais que Marseille et Toulouse ne seraient pas détruites. Tu parles ! Et Annonay ? Et Plougastel-Daoulas et Trifouillis-les-Oies ? Que dit la révélation privée ? »
 
Evoquant l’œuvre admirable du Père Garrigou-Lagrange, que je devais essayer de lire et d’approfondir plus tard, il m’expliqua qu’il existait une sorte d’axiomatique, une démarche sûre pour l’esprit, afin d’atteindre la vérité. Par la philosophie du sens commun, par le réalisme en matière de théorie de la connaissance, l’on pouvait parvenir à des certitudes phi­losophiques. « Et ne croyez pas qu’il s’agisse là d’une sorte d’immobilisme, excluant toute aventure, c’est même une aventure que d’essayer de rester toute sa vie fidèle à la vérité ! » Je crus comprendre qu’à la question « Pourquoi y a-t-il de l’existant plutôt que du néant ? » que pose Heidegger pour définir la métaphysique, l’on pouvait répondre à l’aide de l’intuition centrale de saint Thomas : la notion d’être. J’étais imparfait et inquiet parce que me manquait certaine perfection qui n’est qu’en Dieu. Par la connaissance, la lecture, la recherche et l’étude, je pouvais acquérir ces richesses qui pourraient accroître et édifier ma personnalité (1).
 
Je feuillette ce manuscrit au papier carbone qu’il me remit en mars 1963 : Panorama d’ensemble sur la philosophie de la culture – Pour nos jeunes amis qui refusent la mystification et l’idolâtrie. Au delà des luttes politiques et de la doctrine de la monarchie, Louis Jugnet était parvenu à saisir l’essentiel de la pensée de Maurras : cette transfiguration du génie grec. « L’es­prit classique ne cesse de répéter en grec, en latin, en italien et en provençal, non seulement pour les peuples qui boivent à la coupe de notre mer, mais pour tout citoyen du monde, non seu­lement en art mais dans les sciences, dans les arts de la poli­tique et même de la vie, ce grand, cet uniforme et invariable conseil… de définir, de préciser, d’organiser… Le génie classique oppose aux rêves des romantiques les lignes souples mais solides et l’enceinte finie d’une perfection achevée. Il ne tend donc jamais à la beauté qui pourra être et devient, mais à une beauté « en acte ». Il ne suggère pas mais expose lucidement ce qu’il conçoit. » (Maurras)
 
Je relis cette dédicace qu’il m’écrivit le 29 juin 1964 sur un exemplaire réédité de son livre Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin : « Pour Bastier, en signe de profonde amitié, et en souvenir d’une lutte menée en commun depuis plu­sieurs années déjà. »
 
Aux prises avec ma médiocrité, lui ai-je été assez fidèle ?
 
Jean BASTIER (*)

(*) Professeur à la Faculté de droit de Toulouse. Il fut pendant plusieurs années, rédacteur de Lecture et Tradition et Lectures Françaises.

(1) « La nature a établi que certains êtres puissent s’enrichir même des perfections que leurs voisins possèdent en propre. Cette faculté n’est autre que le pouvoir de connaître, Qu’est-ce que connaître, en effet, sinon avoir en soi, d’une certaine manière, l’être que l’on connaît ? » (saint Thomas d’Aquin).


Extrait du n° 25 – nouvelle série (mai 2013) de Lecture et Tradition

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